Mozart

Don Giovanni - Acte II, Scène 5 - Don Giovanni, a cenar teco m'invitasti…

[Avertissement à ceux qui lancent l'extrait tout de suite : montez le volume ! Ca fait du bruit, mais c'est fait pour. Toute écoute à volume trop modéré ne produira pas l'effet escompté].
Je sais pas vous, mais moi, l'opéra, c'était pas trop mon truc. Déjà à la base, je n'étais pas très sensible au spectacle scénique, ni aux histoires abracadabrantes à base de personnages mythologiques. Et surtout, les voix provoquaient sur moi un effet à peu près égal à celui d'une craie frottée en biais sur un tableau noir.
Cette voix insupportable s'explique, cependant. Et on accepte mieux ce qui s'explique. On finit même par apprécier ce que l'on comprend. Aux siècles précédents, le micro n'existait pas, et les chanteurs devaient utiliser une technique particulière, à l'opposé de la voix "naturelle" (c'est-à-dire celle que nous mettons en œuvre quand nous parlons), afin de "projeter" le son le plus loin possible. Utiliser tout le corps pour produire le son, conserver la gorge décontractée et exploiter les résonateurs naturels, permet en effet de produire du volume sonore à moindre effort, en tout cas de quoi permettre de tenir durant une représentation de plusieurs heures. En gros, lorsque vous et moi parlons, nous utilisons le plat de la voix, c'est doux et gentil, mais peu efficace ; un chanteur lyrique va à l'inverse utiliser le tranchant de la voix : quand on est juste à côté, ça fait mal aux oreilles, mais au moins le fond de la salle entend !
Vous me direz c'est bien gentil ces explications, mais ça n'empêche pas les chanteurs d'opéra d'en faire des tonnes, au point de friser le ridicule avec une expression ampoulée et artificielle : comment pourraient-ils communiquer une quelconque émotion ? Vous êtes injuste, mais vous n'avez pas tout à fait tort : il faut bien reconnaître que beaucoup de chanteurs font montre d'un manque de goût terrifiant. Mais pourquoi la population des chanteurs est-elle plus atteinte par ce mal que celle des, par exemple, violonistes ? La raison est très simple : on peut choisir séparément le violoniste et le violon (c'est-à-dire le musicien et l'instrument), alors que le chanteur est à la fois le musicien et l'instrument, le musical et le vocal. Et les belles voix étant assez rares, on fait hélas trop souvent l'impasse sur les qualités musicales d'un chanteur. Qui pourrait citer un seul violoniste qui n'ait pas travaillé le violon et la musique depuis sa plus tendre enfance ? En revanche, il est facile de trouver des chanteurs détectés sur le tard pour le potentiel de leur voix, mais qui n'ont jamais écouté ni étudié les œuvres qu'on leur demande d'interpréter.
A votre remarque, je répondrai donc : il existe beaucoup de mauvais chanteurs ; pour autant il ne faut pas jeter tout le chant lyrique avec l'eau du bain. Partez plutôt à la recherche de chanteurs-musiciens, qui vous feront vraiment découvrir ce qu'est l'opéra.
Et puis, évidemment, il faut choisir un bon opéra. La production est nombreuse, nos oreilles ne sont pas forcément très habituées (éduquées, pourrait-on dire) aux subtilités lyriques, il faut donc être particulièrement difficile.
Personnellement, sans rien savoir de tout cela, je me suis laissé conquérir par le passage que je vous propose d'écouter. J'avais quatorze ans, et en cinq minutes Mozart a réussi à anéantir tous mes a priori. Don Giovanni est un opéra assez sombre : en voici la scène la plus noire. Le personnage éponyme a commis forfait sur forfait (entre autres, celui d'assassiner le commandeur pour conquérir sa fille) : mais le commandeur n'a pas dit son dernier mot et sa statue revient à la vie. La scène, qui comporte trois personnages (le commandeur, Don Giovanni, et son serviteur Leporello), débute quand la statue apparaît. Il suffit d'écouter la musique pour comprendre qui parle, même lorsque plusieurs personnages parlent à la fois. Le commandeur est associé à des accords émis par l'ensemble de l'orchestre, sur un rythme lent et solennel ; ces accords sont le plus souvent d'un calme glaçant ; parfois, un terrifiant accord vient menacer Don Giovanni (le doigt accusateur et implacable du Commandeur). Il est également le seul à se permettre des silences (cela nous permet de ravaler notre salive). La musique associée à Don Giovanni est celle d'un personnage volubile et fier ; mais ici, son verbe est tourmenté, fiévreux : la mélodie à l'orchestre ne cesse de monter et descendre, incapable de se poser et de durer. C'est la musique d'un personnage coupable, dont la façade de probité se craquèle. Enfin, la musique associée à Leporello est celle d'un personnage pleutre, qui gémit, bredouille, supplie, plus qu'il ne parle réellement. La mélodie qui l'accompagne à l'orchestre fait du sur place et est constituée de notes qui se répètent à un rythme rapide.
Comment mixer les prises de parole de ces trois personnages, avec trois températures musicales aussi contrastées ? Est-ce seulement possible ? Ecoutez-donc Mozart réussir cette improbable gageure, dans une scène terrifiante dont on sort le cœur battant. La fin de la scène est un monument, à partir du moment où le commandeur somme Don Giovanni de lui donner la main. Don Giovanni, toujours au défi, s'exécute, et avec horreur se voit emporter dans les enfers (Ingvar Wixell n'est pas très convaincant dans son hurlement d'horreur, mais c'est bien la seule chose que je reprocherai à cette version).

Crédits

Compositeur Wolfgang Amadeus Mozart
Direction Sir Colin Davis
Don Giovanni (baryton) Ingvar Wixell
Le Commandeur (basse) Luigi Roni
Leporello (basse) Wladimiro Ganzarolli
Orchestre Orchestre de l'Opéra Royal de Covent Garden
Ajouté le 27 janvier 2006
11/12/2009
Lyricoman
Superbe scène du commandeur... Surtout le chanteur qui chante Leporello... L'orchestre est très sonnant, magnifique. Mais elle est un peu "conventionnelle"... Par cela, j'entends que je m'attends plus à ce que le Don crie son "Ohimè" quand il prend la main du COmmendatorte, ou à ce que Leporello hurle quand il voit son "padron" tomber en Enfer.
14/12/2009
ploplo
super!!!!!!

Morceaux de bravoure

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Pochette de l'album

Mozart - Don Giovannni - Sir Colin Davis (Intégrale Philips)

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