Mozart / J.C. Spinosi, Ensemble Matheus

La Flûte Enchantée (version de concert)

Quand j'ai retrouvé l'ambiance de la Halle aux Grains ce soir, j'ai eu la sensation d'être un habitué : alors que la plupart des gens cherchaient leur place, je filais direct vers mon siège : 2ème gallerie D, premier rang. A écouter les guichetiers, c'est une bien mauvaise place (40€ tout de même pour le concert de ce soir, je n'ose imaginer le prix du parterre), mais j'ai découvert par hasard l'an dernier que ce placement n'a qu'un seul inconvénient : celui d'écouter les instruments "par derrière", ce qui peut être parfois pénalisant avec les instruments très projectifs (tels que les instruments à corde de la famille du violon, et, comme je m'en suis rendu compte ce soir, les voix !). Pour le reste, que des avantages : on est placé à l'intérieur de l'hexagone central, seul endroit de la salle qui bénéficie d'une bonne acoustique. J'en ai fait les frais plus d'une fois, toutes les places situées à l'extérieur de cet hexagone (c'est-à-dire l'immense majorité) souffrent d'une perception extrêmement sèche et atténuée des sons. Je me souviens de la Camerata Berlin l'an dernier, notamment d'un concerto pour harpe, qui était couvert par la respiration de mon voisin ! Autre avantage, et non des moindres : outre une vue imprenable sur les musiciens, on peut observer à loisir la gestuelle du chef d'orchestre qui nous fait face (et il y avait beaucoup à observer, en l'occurrence, j'y reviendrai tout à l'heure…)

Les Grands Interprètes nous avaient déjà proposé un dispositif semblable l'an dernier, avec le même chef et le même orchestre (La verità in cimento, de Vivaldi) : un opéra en version "de concert". Cela ressemble à une sorte de lecture de l'œuvre, avec tous les musiciens et chanteurs, mais sans aucun dispositif scénique (ni décors, ni mise en scène). Les chanteurs entrent lorsque c'est leur tour, jouent un minimum (plus ou moins selon leurs envies de cabotinage), et ressortent sans autre forme de procès. Afin de lier l'ensemble, un "récitant" (le comédien Daniel Mesguich, en l'occurrence) intervient entre les morceaux. Sa voix vous est sûrement familière ; pour moi elle est associée à un personnage irrémédiablement antipathique, mais il est indiscutable qu'il a accompli son rôle avec un art consommé. Dommage que l'amplification, orientée uniquement vers le parterre, ait privé le tiers de la salle de propos intelligibles !
Intelligible, l'orchestre l'était autrement plus. Disons-le tout net : pour la première fois de ma vie, j'ai entendu en concert une interprétation supérieure à tous les disques que j'ai pu entendre. Jean-Christophe Spinosi dirige en spectateur actif : l'orchestre est son ami, il le prévient de soudaines inflexions, l'accompagne dans ses envolées lyriques, le félicite de ses accents. On le voit heureux d'entendre ce qu'il entend ; il danse, lève les yeux au ciel, tremble. Tout a été minutieusement préparé en amont ; au concert son travail est terminé, il n'a plus qu'à apprécier.
Et ce soir, il avait de quoi être heureux : l'ensemble Matheus vit et aime cette musique, et la rend avec nuances, accents, lyrisme, impétuosité. Un important travail a été fait sur la cohésion du son, signe d'une indéniable maturité chez les orchestres sur instruments d'époque : si l'on pouvait autrefois déplorer chez les baroqueux un son quelque peu ingrat, assemblage au goût un peu aigre de voix disparates, l'orchestre aujourd'hui affichait une pâte sonore plus cohérente, aux registres mieux liés, sans perdre en rien les qualités que ces mêmes baroqueux nous ont permis de retrouver : expressivité, individualité. Très peu de défauts à déplorer, hormis quelques menus couacs chez les vents. Son de basson quelque peu ingrat (mais amusant), instrument d'époque oblige. Très joli son de Glockenspiel, tenu par une claviériste toute en flexions, à l'image du chef.
Le chœur, tenu à un rôle assez réduit (surtout les femmes, qui sont intervenues une fois par acte !) était irréprochable. Ca ne manque jamais : la voix humaine, surtout quand elle reste relativement naturelle comme c'est le cas dans un chœur, et quand elle est multipliée par autant d'individus, parvient mieux que quiconque à me hérisser le poil (de plaisir, bien sûr). J'ai même lâché une petite larme sur le chœur final, dont seul Mozart a le secret (je conseille d'ailleurs à ceux qui ne le connaitraient pas d'écouter également le chœur de solistes qui achève les Noces de Figaro, du même compositeur).
En ce qui concerne les chanteurs, il me sera malheureusement bien plus difficile de me prononcer. Ma situation à l'arrière de la scène ne m'a pas permis de les écouter autrement que dans la réflexion du son contre les maigres parois situées face à eux. J'ai eu la désagréable impression qu'il chantaient moyennement justes, mais cette impression disparaissait lorsqu'ils se tournaient sur le côté ou vers l'arrière. Peut-être peut-on reprocher au baryton-basse Luca Pisaroni (dans le toujours populaire rôle de Papageno) de se laisser aller au charme de sa propre voix, et d'allonger systématiquement tous ses passages "lyriques" (jeu dans lequel Spinosi n'est pas entré du tout : aux chanteurs de suivre, pas à lui !). Pisaroni a développé par ailleurs un personnage clownesque, non dénué d'humour. Trois bons ténors (Stefano Ferrari, au physique peut-être un peu ingrat, dans le rôle de Tamino, très musical, voix peut-être un peu petite pour la taille de la salle, François Piolino, drôle de petit suisse à lunettes auquel le rôle de Monostatos sied à merveille, et Philippe Talbot dans un court rôle d'homme d'arme). Une belle basse (François Lis, dans le rôle d'un orateur et d'un homme d'arme), naturelle et projetante, et une basse un peu plus coincée aux entournures (vers le bas), celle de Manfred Hemm, dans le rôle de Sarastro. Son timbrage quelque peu excessif donnait la vague impression qu'il était à la limite grave de sa voix (ce qui n'était pas le cas), mais était rendu nécessaire par le manque de volume naturel. Chez les femmes, Anna Kristiina Kaappola a fait une forte impression, dans son rôle de Reine de la Nuit (il est vrai que les deux "numéros" principaux de l'opéra sont réservés à la soprano "colorature") : si ses graves sont quelques peu chargés, ses aigus étaient filés, aisés. Mieux que ce que j'ai pu entendre en disque, de chanteuses qui avaient pourtant droit à plusieurs prises ! Pendant le "Der Hölle Rache kocht in meinem Herzen", j'ai pu ressentir pour la première fois le fameux effet "voix-à-briser-le-cristal". Incroyable comme une femme aussi menue peut emplir la salle de sa voix ! Evidemment, la soprano Ingela Bohlin, dans le rôle de Pamina, ne pouvait pas rivaliser en effets ; mais sa voix est très jolie, sur l'ensemble de l'ambitus. Son "Ach, ich fühl's", tout comme son duo avec Tamino, m'ont laissé tout ému. Je ne peux pas tout à fait en dire autant de Céline Ricci, très bonne comédienne en fausse vieille à la voix chevrotante, mais chanteuse plus quelconque en Papagena. Mais je l'ai sentie émue lorsqu'elle a débarqué sur scène sans son accoutrement de vieillarde ; il faut dire que tout le monde avait eu le temps de s'acclimater à la scène depuis longtemps quand elle est entrée pour chanter pour la première fois. Peut-être cette émotion peut-elle expliquer cette mauvaise impression. Les trois dames laissaient également un peu à désirer ; je n'ai pas aimé l'alto Elodie Méchain, trop floutée par un vibrato excessif. Plus globalement, leur ensemble manquait un peu de cohérence. Les trois enfants, pour finir, étaient à la hauteur de leur travail quelque peu ingrat, puisqu'il consistait en de courtes mais multiples interventions. La seule chose que l'on peut leur reprocher étaient une tendance répétée à presser le mouvement, que Spinosi essayait de corriger.

Au final, une soirée qui fera date ! Je regrette de n'avoir pu mieux écouter les chanteurs, mais comme à mon habitude j'avais réservé ma place au dernier moment ! Je suis heureux de constater que la France fourmille en ce moment de chefs vraiment talentueux, et qui, pour une fois, ne fuient pas sur d'autres continents. Mais sommes-nous vraiment conscients de la chance que nous avons ?
Signalons une dernier chose : j'avais la chance, ce soir, de connaître l'œuvre par cœur (contrairement à souvent), et cela me conforte dans ce que je pensais déjà : pour apprécier un concert, il faut déjà avoir entendu ce que l'on va écouter !

Crédits

Chœur Mélisme(s)
Direction Jean-Christophe Spinosi
La Reine de la nuit (soprano) Anna Kristiina Kaappola
Le récitant Daniel Mesguich
Orchestre Ensemble Matheus
Pamina (soprano) Ingela Bohlin
Papageno (baryton-basse) Luca Pisaroni
Tamino (ténor) Stefano Ferrari
Et aussi Gildas Pungier (Chef de chœur), Blandine Staskiewicz (Deuxième dame (mezzo-soprano)), Philippe Talbot (Homme d'arme / Prêtre (ténor)), François Lis (L'orateur / Homme d'arme / Prêtre (basse)), François Piolino (Monostatos (ténor)), Céline Ricci (Papagena (soprano)), Cora Burgraaf (Première dame (soprano)), Manfred Hemm (Sarastro (basse)), Elodie Méchain (Troisième dame (alto)), Sébastien Ponsford (Maîtrise des Hauts-de-Seine) (Un esprit), Bastien Jorelle (Maîtrise des Hauts-de-Seine) (Un esprit), Edouard Guillabert (Maîtrise des Hauts-de-Seine) (Un esprit)
Ajouté le 6 décembre 2005

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