Martha Argerich, Nelson Freire
Récital à deux pianos
Superbe concert hier à la Halle aux Grains, dont la vedette était un couple (à
la scène) de pianistes mondialement reconnus. Que dire, à part que Argerich et Freire,
l'argentine et le brésilien, se sont montrés totalement à la hauteur de leur
réputation. Les deux abordent le clavier avec une décontraction absolue, que les yeux
perçoivent comme du détachement, alors que les oreilles entendent un engagement et une
virtuosité étourdissante. Jamais de crispation, d'appréhension,
l'expressivité est à son apogée, la musique en place, les deux
interprètes se connaissent très bien, se regardent, et se comprennent parfaitement. Le
mot parfait n'est pas usurpé.
J'avais une petite critique à faire à la lecture du programme, à savoir le
manque de profondeur du répertoire abordé, et cela ne s'est pas
révélé totalement faux. Que ce soit les Variations sur un thème de
Haydn, par Brahms, les variations sur un thème de Paganini, par Lutoslawski, ou le rondo en
la majeur de Schubert, rien qui ne remue les tripes. Mais ce n'était sans doute pas l'esprit
qui avait motivé ces choix. De Schubert on aurait pu entendre l'une des fantaisies, certes
plus fréquemment jouées, mais plus intéressantes que ce rondo un peu anodin. La
suite no.2 de Rachmaninov, très typique du compositeur, est d'une extrême
virtuosité, mais soulève çà et là par son lyrisme une certaine
émotion. La Valse de Ravel, qui terminait le programme, a été pour moi une
redécouverte : cette musique complexe m'est apparue d'une étonnante
lisibilité et tout son contenu "impressionniste" extrêmement saisissant. A
n'en pas douter, j'en aurai entendu hier la meilleure version de toute ma vie. Le moment magique,
celui où le poil se dresse et l'œil s'humidifie, j'ai du l'attendre jusqu'aux rappels.
Martha a entamé le second mouvement de la sonate no.16 de Mozart, celle dite
"facile", dont la mélodie est emblématique de Mozart : la
simplicité crée l'émotion. Nelson l'a rejointe dans un accompagnement
soulignant l'harmonie, du registre grave de son piano, et élargissant à la fois en
espace et en harmoniques l'assise sonore de la sonate (cet arrangement anachronique est de Grieg).
J'ai retenu mon souffle durant tout le morceau, espérant que cela ne se terminerait jamais.
Les deux pianistes, extrêmement applaudis, ont gratifié le public de deux autre bis. Je
ne me souviens pas avoir déjà vu le public des Grands Interprètes se lever pour
applaudir, mais c'était très justifié, surtout quand on considère que
même une prestation médiocre suscite dix bonnes minutes d'applaudissements.
En écoute : les variations de Lutoslawski sur un thème de Paganini,
enregistré au disque par les deux interprètes en 1982.
Johannes Brahms - Variations sur un thème de Haydn, op.56b, pour deux pianos
(Martha Argerich - piano 1, Nelson Freire - piano 2)
Serge rachmaninov - Suite no.2, op.17, pour deux pianos
(Martha Argerich - piano 1, Nelson Freire - piano 2)
Witold Lutoslawski - Variations sur un thème de Paganini, pour deux pianos
(Nelson Freire - piano 1, Martha Argerich - piano 2)
Franz Schubert - Rondo en la majeur, op.107, D951, pour piano à quatre mains
(Nelson Freire - partie 1, Martha Argerich - partie 2)
Maurice Ravel - La Valse, pour deux pianos
(Martha Argerich - piano 1, Nelson Freire - piano 2
Crédits
| Piano | Nelson Freire |
|---|---|
| Piano | Martha Argerich |
| Ajouté le | 13 mai 2006 |
