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Pour ceux qui veulent du concret

Concerts

Ecouter des disques, c'est bien. Mais voir des musiciens en chair et en os, c'est tellement mieux. Enfin, ça dépend, certains feraient mieux de rester dans leur studio. Vous voulez des noms ? Cette rubrique vous en donne !


2 juin 2007

Stephan Eicher - Concert au Parapluie

Le Parapluie, salle de la banlieue d'Aurillac et d'ordinaire dévolue à l'hébergement des compagnies de Théâtre de Rue en résidence, portait décidément bien son nom samedi, puisqu'il pleuvait des cordes. Ce n'était pourtant pas la faute des deux chanteurs qui s'y sont abrités.
En vedette, Stéphane Eicher se présente modestement et enchaîne nouvelles chansons et tubes des années 90. Au public parmi lesquels se trouvent d'évidents fans (dont je ne fais pas partie !), il demande de choisir la prochaine chanson : ce sera "Mille vies", que les musiciens ne connaissent pas. Pas vraiment un problème, Stephan démarre seul avec ses guitares, et en moins de cinq minutes, ses comparses jouent comme s'ils connaissaient la chanson par coeur ! Au nombre de trois, ils font preuve de capacités éclectiques, le pianiste donnant aussi de la guitare ou des percussions, le guitariste faisant aussi office de trompettiste, corniste, bassiste ou percussionniste, le batteur jouant à l'occasion du clavier. Les arrangements sont très orientés rock, mais teintés d'électronique. Alternant ballades et compositions plus pêchues, une chanson sur deux se termine en "apothéose" de décibels que je n'apprécie que modérément. Stéphane Eicher discute entre chaque chanson, dévoilant une personnalité assez naïve et très bon enfant. Il s'amuse de l'environnement de la salle (perdue au milieu des champs) et déclare être tombé amoureux d'une belle créature à la robe marron, aux longs cils et aux cornes effilées. Le classique "Déjeuner en paix", assez destructuré par rapport à l'original, antépénultième morceau du concert, fait place au dernier tube "Rendez-vous". En rappel, le groupe donne "La Goualante du pauvre Jean", que l'on avait déjà entendue interprêtée par le chanteur sur un disque-hommage à La Môme. C'est à mon goût la meilleure chanson du spectacle, mais il faut reconnaître que la musique de Stephan Eicher ne correspond pas forcément à mes goûts.

Chant, guitare Stephan Eicher

Merci à Marie-Pierre

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2 juin 2007

Saule - Concert au Parapluie

En première partie du concert de Stephan Eicher, s'avance un chanteur qui m'est totalement inconnu : Saule. Son nom de scène semble s'expliquer par une silhouette massive et des cheveux mi-longs tombant tout autour de sa tête. Il se présente comme un chanteur belge venu assurer la première partie d'un chanteur suisse. Armé de sa seule guitare, il déploie une énergie enthousiasmante. C'est un plaisir que d'écouter ses textes, brillants et drôles, soutenus par des mélodies qui tiennent très bien la route. Que ce soit pour dépeindre l'existence d'un saule pleureur, une soirée d'ennui à l'opéra, ou les mornes journées d'une dame pipi, il conquiert la salle, et moi plus encore.
En extrait, "Murphy", qu'il a donné lors du concert, et extrait de son premier album "Vous êtes ici" (les guillemets font partie du titre). L'album, à mon goût, ne rend justice ni à l'énergie ni aux capacités vocales du chanteur, mais pour l'instant il faudra s'en contenter.

Chant, guitare Saule

Merci à Marie-Pierre

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23 décembre 2006

Niquet - Le Concert Spirituel - "Noël à Versailles" (Charpentier - De Lalande - Boismortier - Mouret)

Concert d'autant plus plaisant qu'il ne figurait pas encore dans mon agenda ce matin. Hervé Niquet ne frime pas : il dirige à peine une formation qui tourne très bien sans lui. Coïncidence ou conséquence ? les musiciens sont très attentifs aux intentions et départs qu'il donne. L'ensemble est en tout cas musicien, subtil et très énergique. Aucun risque de les voir s'ennuyer. En dehors d'altos (les instruments) un peu approximatifs en terme de hauteur, et d'un contre-ténor soliste qui leur fait parfois concurrence dans ce domaine, le tout est quasi-irréprochable, et c'est un plaisir de les voir jouer, même pour moi qui suis un peu ignare dans le répertoire proposé ce soir.
Le concert s'ouvre sur la Sérénade pour la nuit de Noël de Boismortier, qui nous permet de faire connaissance avec les participants : deux violons, trois altos, deux flûtes, deux hautbois, un basson, un violoncelle, un petit orgue et deux théorbes. La seconde pièce, un oratorio "de Noël" (décidément c'est mon deuxième cette semaine) dit "In Nativitatem", est la pièce de résistance de la première partie. Des morceaux assez brillants entrecoupés de récitatifs, auxquels participent cinq solistes (SATBB) et un chœur d'environ dix chanteurs. Le basse m'impressionne par sa justesse et son contrôle. En deuxième partie Niquet s'adjoint les services d'une trompette et de timbales, évidemment indispensables pour donner la "Sinfonie pour hautbois, trompettes et timbales" de Mouret. Cette seconde partie est ensuite consacrée au "Te Deum" de De Lalande, plutôt réjouissant et assez rutilant. Etant placé au premier rang, mes oreilles endurent une charge sonore assez importante qui me change de la Halle aux Grains ! Mais sans acouphène y a pas de plaisir…
En guise de bis, le chef très facétieux (il disparaît d'un côté pour réapparaître de l'autre) annonce une première mondiale : un manuscript récemment retrouvé et que l'on attribue vraisemblablement à Charpentier, une œuvre de Noël. Le morceau commence comme une œuvre de Charpentier, mais le lorsque le chœur ouvre la bouche, c'est "Petit Papa Noël" que l'on entend… Et dire que Tino Rossi a touché des droits d'auteurs sur cette chanson toute sa vie durant !

Chœur, Solistes et Orchestre Le Concert Spirituel
Direction Hervé Niquet

Merci à Pierre

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18 décembre 2006

Christophe Rousset & Les Talens Lyriques, Chœur de Namur - Oratorio de Noël (Bach)

Du bon et de l'excellent dans le concert de ce soir, consacré à quatre cantates (sur six) de l'Oratorio de Noël de Bach, judicieusement programmé à cette date. Les morceaux vifs sont pris à une allure... vive, presque trop pour l'immense ouverture de la première cantate, le chef semblant un peu tirer des violons à la traîne. Le son est un peu petit pour la salle, tout comme la voix des chanteurs solistes, mise à rude épreuve par une acoustique hélas toujours aussi sèche. La plus en difficulté face au déploiement sonore requis, c'est l'alto Clare Wilkinson. Mais en tendant un peu l'oreille, on découvre une voix superbe, qui évolue avec une aisance et un plaisir communicatif. Bach semble être une langue natale pour la chanteuse, et c'est pour moi la surprise et l'émotion de la soirée. Le ténor ne l'égale pas en spontanéité, mais son timbre est très beau (hormis quelques "charges" sur la voix dont il semble conscient puisqu'il les corrige aussitôt), plus puissant, et soutenu dans le grave, souvent sollicité dans les récitatifs de l'évangéliste. Les deux autres solistes sont moins remarquables, la basse ayant un grave un peu trop indistinct, et la soprano une intelligibilité et un naturel moins évidents. Les Talens Lyriques sont formés pour l'occasion de huit violons répartis en deux groupes, deux altos, deux violoncelles, deux flûtes, deux hautbois, deux hautbois d'amour, un cor anglais, trois trompettes, un basson, une contrebasse, un clavecin, un orgue et une timbale. Les cordes, en particulier les violons, ne semblent pas être le point fort de la formation ; à un moment fort peu opportun (dans l'air pour alto "Schliesse, meine Herze…" no.31, en troisième partie), la violoniste finit même une phrase par deux notes criantes de fausseté. Les trompettistes ont la part belle dans l'œuvre, ajoutant une rutilance festive et parfois virtuose à l'ensemble. Le continuo est digne des qualités de claveciniste du chef. Le chœur enfin, composé de quatre pupitres de quatre chanteurs chacun (avec un pupitre d'alti mixte) est très homogène, très intelligible, engagé et même enthousiaste. Le seul reproche que l'on peut lui adresser tient surtout aux début et fin des chorals : le démarrage manque souvent de franchise, et l'effacement de la note finale de netteté. Reproche que l'on peut sans doute reporter sur le chef, ces deux instants étant en effet très dépendants de sa direction. Mais globalement, ce concert fut un plaisir ! Une mention pour l'un des ténors du chœur qui semblait apprécier le spectacle lui aussi : même lorsque le chœur ne chantait pas, on le voyait lisant la partition, s'animer sur sa chaise, au milieu de ses collègues raides comme la justice…

Alto Clare Wilkinson
Basse Henk Neven
Chef de chœur Jean Tubéry
Chœur Chœur de Chambre de Namur
Direction Christophe Rousset
Orchestre Les Talens Lyriques
Soprano Kristina Hansson
Ténor Emiliano Gonzalez-Toro

19 mai 2006

Jérémie Kisling - Concert à la Cigale

Elle n'est pas très grande, la Cigale, et pourtant Jérémie Kisling a eu du mal à la remplir… Dommage pour ceux qui ne sont pas venus, car ils auraient rejoint l'avis des présents, petit mais fervent public de fans déjà acquis à la cause du chanteur suisse. Car non seulement il est capable de composer de bonnes chansons, mais il sait aussi leur donner une seconde vie sur scène. Entouré de quelques musiciens (guitare électrique, basse, trompette, batterie) et secondé d'un claviériste qui vaut son pesant de cacahouètes (j'y reviendrai), Jérémie (car désormais je l'appellerai ainsi) nous a gratifié de la totalité des chansons de ses albums (à l'exception regrettable de "Là où"). Plus quelques surprises, dont notamment un "Je me suis fait tout petit", la chanson de Brassens, en duo vocal avec Tom Poisson (à la fois voix et guitare, impeccable), un "Si j'étais un homme", de Diane Tell, au sérieux dynamité par un intermède "Love Boat" avec son acolyte Raphaël Noir, une étonnante version de "Le Ours et la hirondelle" a capella façon King Singers, et un poème (ma mémoire me fait défaut : d'Aragon ?) qu'il a mis (magnifiquement) en musique et qu'il réserve pour son prochain album. Le chanteur est décontracté, met autant d'humour dans ses interventions que dans ses chansons ("j'ai mis du gel dans mes cheveux… euh… dans mon cheveu"), esquisse des chorégraphies de groupe, feint le pétage de plomb entre guitaristes, entame des figures de hip-hop (dommage pour la guitare qui était sur sa trajectoire…). Depuis son premier album, à la tonalité plutôt dépressive ("J'ai trente ans / Quand les filles sont belles / à vous tordre le sang / je détourne les prunelles"), Jérémie semble avoir épanoui sa trentaine (ce dont on se doutait au vu d'un second album plus léger), il en profite donc pour alléger ses premières chansons, qui gagnent en peps ce qu'elle perdent en spleen. La première partie se fait en groupe (ils arrivent les uns après les autres), mais Jérémie masterise aussi le one-man-show, accompagné de sa seule guitare pour quelques chansons (Carambar…) et même, pour les bis, le clavier. Il parvient aussi bien à mettre l'ambiance qu'à susciter l'émotion (plus par la tendresse que par le pathos, ce dont on lui saura gré). Il dispose en plus d'un atout dans sa manche, un extra-terrestre habillé d'un costume rouge, raide et étriqué, qui bouge au carré, parle comme un notable interviewé à la télé, et se fend de longues tirades sur ce métier trop longtemps mésestimé d'éclairagiste. Et qui accesoirement, groove ou rape sur un clavier… Il semble tout droit sorti de la ligue d'improvisation, et prend le rôle de seconde vedette du show, en bon harmonie avec Jérémie. Souhaitons-leur bonne route… dans notre intérêt !
En extrait audio : "Carambar", chanson extraite du premier album, et qui a scotché toute la salle…

Chant, guitare acoustique Jérémie Kisling
Claviers, chœurs Raphaël Noir

Merci à Philippe

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13 mai 2006

Martha Argerich, Nelson Freire - Récital à deux pianos

Superbe concert hier à la Halle aux Grains, dont la vedette était un couple (à la scène) de pianistes mondialement reconnus. Que dire, à part que Argerich et Freire, l'argentine et le brésilien, se sont montrés totalement à la hauteur de leur réputation. Les deux abordent le clavier avec une décontraction absolue, que les yeux perçoivent comme du détachement, alors que les oreilles entendent un engagement et une virtuosité étourdissante. Jamais de crispation, d'appréhension, l'expressivité est à son apogée, la musique en place, les deux interprètes se connaissent très bien, se regardent, et se comprennent parfaitement. Le mot parfait n'est pas usurpé.
J'avais une petite critique à faire à la lecture du programme, à savoir le manque de profondeur du répertoire abordé, et cela ne s'est pas révélé totalement faux. Que ce soit les Variations sur un thème de Haydn, par Brahms, les variations sur un thème de Paganini, par Lutoslawski, ou le rondo en la majeur de Schubert, rien qui ne remue les tripes. Mais ce n'était sans doute pas l'esprit qui avait motivé ces choix. De Schubert on aurait pu entendre l'une des fantaisies, certes plus fréquemment jouées, mais plus intéressantes que ce rondo un peu anodin. La suite no.2 de Rachmaninov, très typique du compositeur, est d'une extrême virtuosité, mais soulève çà et là par son lyrisme une certaine émotion. La Valse de Ravel, qui terminait le programme, a été pour moi une redécouverte : cette musique complexe m'est apparue d'une étonnante lisibilité et tout son contenu "impressionniste" extrêmement saisissant. A n'en pas douter, j'en aurai entendu hier la meilleure version de toute ma vie. Le moment magique, celui où le poil se dresse et l'œil s'humidifie, j'ai du l'attendre jusqu'aux rappels. Martha a entamé le second mouvement de la sonate no.16 de Mozart, celle dite "facile", dont la mélodie est emblématique de Mozart : la simplicité crée l'émotion. Nelson l'a rejointe dans un accompagnement soulignant l'harmonie, du registre grave de son piano, et élargissant à la fois en espace et en harmoniques l'assise sonore de la sonate (cet arrangement anachronique est de Grieg). J'ai retenu mon souffle durant tout le morceau, espérant que cela ne se terminerait jamais. Les deux pianistes, extrêmement applaudis, ont gratifié le public de deux autre bis. Je ne me souviens pas avoir déjà vu le public des Grands Interprètes se lever pour applaudir, mais c'était très justifié, surtout quand on considère que même une prestation médiocre suscite dix bonnes minutes d'applaudissements.

En écoute : les variations de Lutoslawski sur un thème de Paganini, enregistré au disque par les deux interprètes en 1982.

Programme :

Johannes Brahms - Variations sur un thème de Haydn, op.56b, pour deux pianos
(Martha Argerich - piano 1, Nelson Freire - piano 2)

Serge rachmaninov - Suite no.2, op.17, pour deux pianos
(Martha Argerich - piano 1, Nelson Freire - piano 2)

Witold Lutoslawski - Variations sur un thème de Paganini, pour deux pianos
(Nelson Freire - piano 1, Martha Argerich - piano 2)

Franz Schubert - Rondo en la majeur, op.107, D951, pour piano à quatre mains
(Nelson Freire - partie 1, Martha Argerich - partie 2)

Maurice Ravel - La Valse, pour deux pianos
(Martha Argerich - piano 1, Nelson Freire - piano 2
Piano Nelson Freire
Piano Martha Argerich

6 décembre 2005

J.C. Spinosi, Ensemble Matheus - La Flûte Enchantée (version de concert) (Mozart)

Quand j'ai retrouvé l'ambiance de la Halle aux Grains ce soir, j'ai eu la sensation d'être un habitué : alors que la plupart des gens cherchaient leur place, je filais direct vers mon siège : 2ème gallerie D, premier rang. A écouter les guichetiers, c'est une bien mauvaise place (40€ tout de même pour le concert de ce soir, je n'ose imaginer le prix du parterre), mais j'ai découvert par hasard l'an dernier que ce placement n'a qu'un seul inconvénient : celui d'écouter les instruments "par derrière", ce qui peut être parfois pénalisant avec les instruments très projectifs (tels que les instruments à corde de la famille du violon, et, comme je m'en suis rendu compte ce soir, les voix !). Pour le reste, que des avantages : on est placé à l'intérieur de l'hexagone central, seul endroit de la salle qui bénéficie d'une bonne acoustique. J'en ai fait les frais plus d'une fois, toutes les places situées à l'extérieur de cet hexagone (c'est-à-dire l'immense majorité) souffrent d'une perception extrêmement sèche et atténuée des sons. Je me souviens de la Camerata Berlin l'an dernier, notamment d'un concerto pour harpe, qui était couvert par la respiration de mon voisin ! Autre avantage, et non des moindres : outre une vue imprenable sur les musiciens, on peut observer à loisir la gestuelle du chef d'orchestre qui nous fait face (et il y avait beaucoup à observer, en l'occurrence, j'y reviendrai tout à l'heure…)

Les Grands Interprètes nous avaient déjà proposé un dispositif semblable l'an dernier, avec le même chef et le même orchestre (La verità in cimento, de Vivaldi) : un opéra en version "de concert". Cela ressemble à une sorte de lecture de l'œuvre, avec tous les musiciens et chanteurs, mais sans aucun dispositif scénique (ni décors, ni mise en scène). Les chanteurs entrent lorsque c'est leur tour, jouent un minimum (plus ou moins selon leurs envies de cabotinage), et ressortent sans autre forme de procès. Afin de lier l'ensemble, un "récitant" (le comédien Daniel Mesguich, en l'occurrence) intervient entre les morceaux. Sa voix vous est sûrement familière ; pour moi elle est associée à un personnage irrémédiablement antipathique, mais il est indiscutable qu'il a accompli son rôle avec un art consommé. Dommage que l'amplification, orientée uniquement vers le parterre, ait privé le tiers de la salle de propos intelligibles !
Intelligible, l'orchestre l'était autrement plus. Disons-le tout net : pour la première fois de ma vie, j'ai entendu en concert une interprétation supérieure à tous les disques que j'ai pu entendre. Jean-Christophe Spinosi dirige en spectateur actif : l'orchestre est son ami, il le prévient de soudaines inflexions, l'accompagne dans ses envolées lyriques, le félicite de ses accents. On le voit heureux d'entendre ce qu'il entend ; il danse, lève les yeux au ciel, tremble. Tout a été minutieusement préparé en amont ; au concert son travail est terminé, il n'a plus qu'à apprécier.
Et ce soir, il avait de quoi être heureux : l'ensemble Matheus vit et aime cette musique, et la rend avec nuances, accents, lyrisme, impétuosité. Un important travail a été fait sur la cohésion du son, signe d'une indéniable maturité chez les orchestres sur instruments d'époque : si l'on pouvait autrefois déplorer chez les baroqueux un son quelque peu ingrat, assemblage au goût un peu aigre de voix disparates, l'orchestre aujourd'hui affichait une pâte sonore plus cohérente, aux registres mieux liés, sans perdre en rien les qualités que ces mêmes baroqueux nous ont permis de retrouver : expressivité, individualité. Très peu de défauts à déplorer, hormis quelques menus couacs chez les vents. Son de basson quelque peu ingrat (mais amusant), instrument d'époque oblige. Très joli son de Glockenspiel, tenu par une claviériste toute en flexions, à l'image du chef.
Le chœur, tenu à un rôle assez réduit (surtout les femmes, qui sont intervenues une fois par acte !) était irréprochable. Ca ne manque jamais : la voix humaine, surtout quand elle reste relativement naturelle comme c'est le cas dans un chœur, et quand elle est multipliée par autant d'individus, parvient mieux que quiconque à me hérisser le poil (de plaisir, bien sûr). J'ai même lâché une petite larme sur le chœur final, dont seul Mozart a le secret (je conseille d'ailleurs à ceux qui ne le connaitraient pas d'écouter également le chœur de solistes qui achève les Noces de Figaro, du même compositeur).
En ce qui concerne les chanteurs, il me sera malheureusement bien plus difficile de me prononcer. Ma situation à l'arrière de la scène ne m'a pas permis de les écouter autrement que dans la réflexion du son contre les maigres parois situées face à eux. J'ai eu la désagréable impression qu'il chantaient moyennement justes, mais cette impression disparaissait lorsqu'ils se tournaient sur le côté ou vers l'arrière. Peut-être peut-on reprocher au baryton-basse Luca Pisaroni (dans le toujours populaire rôle de Papageno) de se laisser aller au charme de sa propre voix, et d'allonger systématiquement tous ses passages "lyriques" (jeu dans lequel Spinosi n'est pas entré du tout : aux chanteurs de suivre, pas à lui !). Pisaroni a développé par ailleurs un personnage clownesque, non dénué d'humour. Trois bons ténors (Stefano Ferrari, au physique peut-être un peu ingrat, dans le rôle de Tamino, très musical, voix peut-être un peu petite pour la taille de la salle, François Piolino, drôle de petit suisse à lunettes auquel le rôle de Monostatos sied à merveille, et Philippe Talbot dans un court rôle d'homme d'arme). Une belle basse (François Lis, dans le rôle d'un orateur et d'un homme d'arme), naturelle et projetante, et une basse un peu plus coincée aux entournures (vers le bas), celle de Manfred Hemm, dans le rôle de Sarastro. Son timbrage quelque peu excessif donnait la vague impression qu'il était à la limite grave de sa voix (ce qui n'était pas le cas), mais était rendu nécessaire par le manque de volume naturel. Chez les femmes, Anna Kristiina Kaappola a fait une forte impression, dans son rôle de Reine de la Nuit (il est vrai que les deux "numéros" principaux de l'opéra sont réservés à la soprano "colorature") : si ses graves sont quelques peu chargés, ses aigus étaient filés, aisés. Mieux que ce que j'ai pu entendre en disque, de chanteuses qui avaient pourtant droit à plusieurs prises ! Pendant le "Der Hölle Rache kocht in meinem Herzen", j'ai pu ressentir pour la première fois le fameux effet "voix-à-briser-le-cristal". Incroyable comme une femme aussi menue peut emplir la salle de sa voix ! Evidemment, la soprano Ingela Bohlin, dans le rôle de Pamina, ne pouvait pas rivaliser en effets ; mais sa voix est très jolie, sur l'ensemble de l'ambitus. Son "Ach, ich fühl's", tout comme son duo avec Tamino, m'ont laissé tout ému. Je ne peux pas tout à fait en dire autant de Céline Ricci, très bonne comédienne en fausse vieille à la voix chevrotante, mais chanteuse plus quelconque en Papagena. Mais je l'ai sentie émue lorsqu'elle a débarqué sur scène sans son accoutrement de vieillarde ; il faut dire que tout le monde avait eu le temps de s'acclimater à la scène depuis longtemps quand elle est entrée pour chanter pour la première fois. Peut-être cette émotion peut-elle expliquer cette mauvaise impression. Les trois dames laissaient également un peu à désirer ; je n'ai pas aimé l'alto Elodie Méchain, trop floutée par un vibrato excessif. Plus globalement, leur ensemble manquait un peu de cohérence. Les trois enfants, pour finir, étaient à la hauteur de leur travail quelque peu ingrat, puisqu'il consistait en de courtes mais multiples interventions. La seule chose que l'on peut leur reprocher étaient une tendance répétée à presser le mouvement, que Spinosi essayait de corriger.

Au final, une soirée qui fera date ! Je regrette de n'avoir pu mieux écouter les chanteurs, mais comme à mon habitude j'avais réservé ma place au dernier moment ! Je suis heureux de constater que la France fourmille en ce moment de chefs vraiment talentueux, et qui, pour une fois, ne fuient pas sur d'autres continents. Mais sommes-nous vraiment conscients de la chance que nous avons ?
Signalons une dernier chose : j'avais la chance, ce soir, de connaître l'œuvre par cœur (contrairement à souvent), et cela me conforte dans ce que je pensais déjà : pour apprécier un concert, il faut déjà avoir entendu ce que l'on va écouter !

Chœur Mélisme(s)
Direction Jean-Christophe Spinosi
La Reine de la nuit (soprano) Anna Kristiina Kaappola
Le récitant Daniel Mesguich
Orchestre Ensemble Matheus
Pamina (soprano) Ingela Bohlin
Papageno (baryton-basse) Luca Pisaroni
Tamino (ténor) Stefano Ferrari
Et aussi Gildas Pungier (Chef de chœur), Blandine Staskiewicz (Deuxième dame (mezzo-soprano)), Philippe Talbot (Homme d'arme / Prêtre (ténor)), François Lis (L'orateur / Homme d'arme / Prêtre (basse)), François Piolino (Monostatos (ténor)), Céline Ricci (Papagena (soprano)), Cora Burgraaf (Première dame (soprano)), Manfred Hemm (Sarastro (basse)), Elodie Méchain (Troisième dame (alto)), Sébastien Ponsford (Maîtrise des Hauts-de-Seine) (Un esprit), Bastien Jorelle (Maîtrise des Hauts-de-Seine) (Un esprit), Edouard Guillabert (Maîtrise des Hauts-de-Seine) (Un esprit)

A propos de cette rubrique

A l'occasion de la rentrée 2005, j'ai décidé de chroniquer tous les concerts auxquels j'assisterai. Par une malencontreuse coïncidence, il se trouve que l'automne aura été bien peu riche en concerts (en tout cas pour moi) : deux seulement. J'espère que 2006 sera un peu plus dense !

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