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Pour ceux qui veulent du concret
Concerts
Ecouter des disques, c'est bien. Mais voir des musiciens en chair et en os, c'est tellement mieux. Enfin, ça dépend, certains feraient mieux de rester dans leur studio. Vous voulez des noms ? Cette rubrique vous en donne !
2 juin 2007
Stephan Eicher - Concert au Parapluie
Le Parapluie, salle de la banlieue d'Aurillac et d'ordinaire dévolue à
l'hébergement des compagnies de Théâtre de Rue en résidence, portait
décidément bien son nom samedi, puisqu'il pleuvait des cordes. Ce n'était
pourtant pas la faute des deux chanteurs qui s'y sont abrités.
En vedette, Stéphane Eicher se présente modestement et enchaîne nouvelles
chansons et tubes des années 90. Au public parmi lesquels se trouvent d'évidents fans
(dont je ne fais pas partie !), il demande de choisir la prochaine chanson : ce sera
"Mille vies", que les musiciens ne connaissent pas. Pas vraiment un problème,
Stephan démarre seul avec ses guitares, et en moins de cinq minutes, ses comparses jouent
comme s'ils connaissaient la chanson par coeur ! Au nombre de trois, ils font preuve de
capacités éclectiques, le pianiste donnant aussi de la guitare ou des percussions, le
guitariste faisant aussi office de trompettiste, corniste, bassiste ou percussionniste, le batteur
jouant à l'occasion du clavier. Les arrangements sont très orientés rock, mais
teintés d'électronique. Alternant ballades et compositions plus pêchues, une
chanson sur deux se termine en "apothéose" de décibels que je
n'apprécie que modérément. Stéphane Eicher discute entre chaque chanson,
dévoilant une personnalité assez naïve et très bon enfant. Il s'amuse de
l'environnement de la salle (perdue au milieu des champs) et déclare être tombé
amoureux d'une belle créature à la robe marron, aux longs cils et aux cornes
effilées. Le classique "Déjeuner en paix", assez destructuré par
rapport à l'original, antépénultième morceau du concert, fait place au
dernier tube "Rendez-vous". En rappel, le groupe donne "La Goualante du pauvre
Jean", que l'on avait déjà entendue interprêtée par le chanteur sur
un disque-hommage à La Môme. C'est à mon goût la meilleure chanson du
spectacle, mais il faut reconnaître que la musique de Stephan Eicher ne correspond pas
forcément à mes goûts.
| Chant, guitare | Stephan Eicher |
|---|
2 juin 2007
Saule - Concert au Parapluie
En première partie du concert de Stephan Eicher, s'avance un chanteur qui m'est totalement
inconnu : Saule. Son nom de scène semble s'expliquer par une silhouette massive et des
cheveux mi-longs tombant tout autour de sa tête. Il se présente comme un chanteur belge
venu assurer la première partie d'un chanteur suisse. Armé de sa seule guitare, il
déploie une énergie enthousiasmante. C'est un plaisir que d'écouter ses textes,
brillants et drôles, soutenus par des mélodies qui tiennent très bien la route.
Que ce soit pour dépeindre l'existence d'un saule pleureur, une soirée d'ennui
à l'opéra, ou les mornes journées d'une dame pipi, il conquiert la salle, et
moi plus encore.
En extrait, "Murphy", qu'il a donné lors du concert, et extrait de son premier
album "Vous êtes ici" (les guillemets font partie du titre). L'album, à mon
goût, ne rend justice ni à l'énergie ni aux capacités vocales du
chanteur, mais pour l'instant il faudra s'en contenter.
| Chant, guitare | Saule |
|---|
23 décembre 2006
Niquet - Le Concert Spirituel - "Noël à Versailles" (Charpentier - De Lalande - Boismortier - Mouret)
Concert d'autant plus plaisant qu'il ne figurait pas encore dans mon agenda ce matin. Hervé
Niquet ne frime pas : il dirige à peine une formation qui tourne très bien sans
lui. Coïncidence ou conséquence ? les musiciens sont très attentifs aux
intentions et départs qu'il donne. L'ensemble est en tout cas musicien, subtil et très
énergique. Aucun risque de les voir s'ennuyer. En dehors d'altos (les instruments) un peu
approximatifs en terme de hauteur, et d'un contre-ténor soliste qui leur fait parfois
concurrence dans ce domaine, le tout est quasi-irréprochable, et c'est un plaisir de les voir
jouer, même pour moi qui suis un peu ignare dans le répertoire proposé ce
soir.
Le concert s'ouvre sur la Sérénade pour la nuit de Noël de Boismortier, qui nous
permet de faire connaissance avec les participants : deux violons, trois altos, deux
flûtes, deux hautbois, un basson, un violoncelle, un petit orgue et deux théorbes. La
seconde pièce, un oratorio "de Noël" (décidément c'est mon
deuxième cette semaine) dit "In Nativitatem", est la pièce de
résistance de la première partie. Des morceaux assez brillants entrecoupés de
récitatifs, auxquels participent cinq solistes (SATBB) et un chœur d'environ dix
chanteurs. Le basse m'impressionne par sa justesse et son contrôle. En deuxième partie
Niquet s'adjoint les services d'une trompette et de timbales, évidemment indispensables pour
donner la "Sinfonie pour hautbois, trompettes et timbales" de Mouret. Cette seconde partie
est ensuite consacrée au "Te Deum" de De Lalande, plutôt réjouissant
et assez rutilant. Etant placé au premier rang, mes oreilles endurent une charge sonore assez
importante qui me change de la Halle aux Grains ! Mais sans acouphène y a pas de
plaisir…
En guise de bis, le chef très facétieux (il disparaît d'un côté
pour réapparaître de l'autre) annonce une première mondiale : un manuscript
récemment retrouvé et que l'on attribue vraisemblablement à Charpentier, une
œuvre de Noël. Le morceau commence comme une œuvre de Charpentier, mais le lorsque
le chœur ouvre la bouche, c'est "Petit Papa Noël" que l'on entend… Et
dire que Tino Rossi a touché des droits d'auteurs sur cette chanson toute sa vie
durant !
| Chœur, Solistes et Orchestre | Le Concert Spirituel |
|---|---|
| Direction | Hervé Niquet |
18 décembre 2006
Christophe Rousset & Les Talens Lyriques, Chœur de Namur - Oratorio de Noël (Bach)
Du bon et de l'excellent dans le concert de ce soir, consacré à quatre cantates (sur six) de l'Oratorio de Noël de Bach, judicieusement programmé à cette date. Les morceaux vifs sont pris à une allure... vive, presque trop pour l'immense ouverture de la première cantate, le chef semblant un peu tirer des violons à la traîne. Le son est un peu petit pour la salle, tout comme la voix des chanteurs solistes, mise à rude épreuve par une acoustique hélas toujours aussi sèche. La plus en difficulté face au déploiement sonore requis, c'est l'alto Clare Wilkinson. Mais en tendant un peu l'oreille, on découvre une voix superbe, qui évolue avec une aisance et un plaisir communicatif. Bach semble être une langue natale pour la chanteuse, et c'est pour moi la surprise et l'émotion de la soirée. Le ténor ne l'égale pas en spontanéité, mais son timbre est très beau (hormis quelques "charges" sur la voix dont il semble conscient puisqu'il les corrige aussitôt), plus puissant, et soutenu dans le grave, souvent sollicité dans les récitatifs de l'évangéliste. Les deux autres solistes sont moins remarquables, la basse ayant un grave un peu trop indistinct, et la soprano une intelligibilité et un naturel moins évidents. Les Talens Lyriques sont formés pour l'occasion de huit violons répartis en deux groupes, deux altos, deux violoncelles, deux flûtes, deux hautbois, deux hautbois d'amour, un cor anglais, trois trompettes, un basson, une contrebasse, un clavecin, un orgue et une timbale. Les cordes, en particulier les violons, ne semblent pas être le point fort de la formation ; à un moment fort peu opportun (dans l'air pour alto "Schliesse, meine Herze…" no.31, en troisième partie), la violoniste finit même une phrase par deux notes criantes de fausseté. Les trompettistes ont la part belle dans l'œuvre, ajoutant une rutilance festive et parfois virtuose à l'ensemble. Le continuo est digne des qualités de claveciniste du chef. Le chœur enfin, composé de quatre pupitres de quatre chanteurs chacun (avec un pupitre d'alti mixte) est très homogène, très intelligible, engagé et même enthousiaste. Le seul reproche que l'on peut lui adresser tient surtout aux début et fin des chorals : le démarrage manque souvent de franchise, et l'effacement de la note finale de netteté. Reproche que l'on peut sans doute reporter sur le chef, ces deux instants étant en effet très dépendants de sa direction. Mais globalement, ce concert fut un plaisir ! Une mention pour l'un des ténors du chœur qui semblait apprécier le spectacle lui aussi : même lorsque le chœur ne chantait pas, on le voyait lisant la partition, s'animer sur sa chaise, au milieu de ses collègues raides comme la justice…
| Alto | Clare Wilkinson |
|---|---|
| Basse | Henk Neven |
| Chef de chœur | Jean Tubéry |
| Chœur | Chœur de Chambre de Namur |
| Direction | Christophe Rousset |
| Orchestre | Les Talens Lyriques |
| Soprano | Kristina Hansson |
| Ténor | Emiliano Gonzalez-Toro |
19 mai 2006
Jérémie Kisling - Concert à la Cigale
Elle n'est pas très grande, la Cigale, et pourtant Jérémie Kisling a eu du mal
à la remplir… Dommage pour ceux qui ne sont pas venus, car ils auraient rejoint l'avis
des présents, petit mais fervent public de fans déjà acquis à la cause
du chanteur suisse. Car non seulement il est capable de composer de bonnes chansons, mais il sait
aussi leur donner une seconde vie sur scène. Entouré de quelques musiciens (guitare
électrique, basse, trompette, batterie) et secondé d'un claviériste qui vaut
son pesant de cacahouètes (j'y reviendrai), Jérémie (car désormais je
l'appellerai ainsi) nous a gratifié de la totalité des chansons de ses albums
(à l'exception regrettable de "Là où"). Plus quelques surprises, dont
notamment un "Je me suis fait tout petit", la chanson de Brassens, en duo vocal avec Tom
Poisson (à la fois voix et guitare, impeccable), un "Si j'étais un homme",
de Diane Tell, au sérieux dynamité par un intermède "Love Boat" avec
son acolyte Raphaël Noir, une étonnante version de "Le Ours et la hirondelle"
a capella façon King Singers, et un poème (ma mémoire me fait
défaut : d'Aragon ?) qu'il a mis (magnifiquement) en musique et qu'il
réserve pour son prochain album. Le chanteur est décontracté, met autant
d'humour dans ses interventions que dans ses chansons ("j'ai mis du gel dans mes cheveux…
euh… dans mon cheveu"), esquisse des chorégraphies de groupe, feint le
pétage de plomb entre guitaristes, entame des figures de hip-hop (dommage pour la guitare qui
était sur sa trajectoire…). Depuis son premier album, à la tonalité
plutôt dépressive ("J'ai trente ans / Quand les filles sont belles / à vous
tordre le sang / je détourne les prunelles"), Jérémie semble avoir
épanoui sa trentaine (ce dont on se doutait au vu d'un second album plus léger), il en
profite donc pour alléger ses premières chansons, qui gagnent en peps ce qu'elle
perdent en spleen. La première partie se fait en groupe (ils arrivent les uns après
les autres), mais Jérémie masterise aussi le one-man-show, accompagné de sa
seule guitare pour quelques chansons (Carambar…) et même, pour les bis, le clavier. Il
parvient aussi bien à mettre l'ambiance qu'à susciter l'émotion (plus par la
tendresse que par le pathos, ce dont on lui saura gré). Il dispose en plus d'un atout dans sa
manche, un extra-terrestre habillé d'un costume rouge, raide et étriqué, qui
bouge au carré, parle comme un notable interviewé à la télé, et
se fend de longues tirades sur ce métier trop longtemps mésestimé
d'éclairagiste. Et qui accesoirement, groove ou rape sur un clavier… Il semble tout
droit sorti de la ligue d'improvisation, et prend le rôle de seconde vedette du show, en bon
harmonie avec Jérémie. Souhaitons-leur bonne route… dans notre
intérêt !
En extrait audio : "Carambar", chanson extraite du premier album, et qui a
scotché toute la salle…
| Chant, guitare acoustique | Jérémie Kisling |
|---|---|
| Claviers, chœurs | Raphaël Noir |
13 mai 2006
Martha Argerich, Nelson Freire - Récital à deux pianos
Superbe concert hier à la Halle aux Grains, dont la vedette était un couple (à
la scène) de pianistes mondialement reconnus. Que dire, à part que Argerich et Freire,
l'argentine et le brésilien, se sont montrés totalement à la hauteur de leur
réputation. Les deux abordent le clavier avec une décontraction absolue, que les yeux
perçoivent comme du détachement, alors que les oreilles entendent un engagement et une
virtuosité étourdissante. Jamais de crispation, d'appréhension,
l'expressivité est à son apogée, la musique en place, les deux
interprètes se connaissent très bien, se regardent, et se comprennent parfaitement. Le
mot parfait n'est pas usurpé.
J'avais une petite critique à faire à la lecture du programme, à savoir le
manque de profondeur du répertoire abordé, et cela ne s'est pas
révélé totalement faux. Que ce soit les Variations sur un thème de
Haydn, par Brahms, les variations sur un thème de Paganini, par Lutoslawski, ou le rondo en
la majeur de Schubert, rien qui ne remue les tripes. Mais ce n'était sans doute pas l'esprit
qui avait motivé ces choix. De Schubert on aurait pu entendre l'une des fantaisies, certes
plus fréquemment jouées, mais plus intéressantes que ce rondo un peu anodin. La
suite no.2 de Rachmaninov, très typique du compositeur, est d'une extrême
virtuosité, mais soulève çà et là par son lyrisme une certaine
émotion. La Valse de Ravel, qui terminait le programme, a été pour moi une
redécouverte : cette musique complexe m'est apparue d'une étonnante
lisibilité et tout son contenu "impressionniste" extrêmement saisissant. A
n'en pas douter, j'en aurai entendu hier la meilleure version de toute ma vie. Le moment magique,
celui où le poil se dresse et l'œil s'humidifie, j'ai du l'attendre jusqu'aux rappels.
Martha a entamé le second mouvement de la sonate no.16 de Mozart, celle dite
"facile", dont la mélodie est emblématique de Mozart : la
simplicité crée l'émotion. Nelson l'a rejointe dans un accompagnement
soulignant l'harmonie, du registre grave de son piano, et élargissant à la fois en
espace et en harmoniques l'assise sonore de la sonate (cet arrangement anachronique est de Grieg).
J'ai retenu mon souffle durant tout le morceau, espérant que cela ne se terminerait jamais.
Les deux pianistes, extrêmement applaudis, ont gratifié le public de deux autre bis. Je
ne me souviens pas avoir déjà vu le public des Grands Interprètes se lever pour
applaudir, mais c'était très justifié, surtout quand on considère que
même une prestation médiocre suscite dix bonnes minutes d'applaudissements.
En écoute : les variations de Lutoslawski sur un thème de Paganini,
enregistré au disque par les deux interprètes en 1982.
Johannes Brahms - Variations sur un thème de Haydn, op.56b, pour deux pianos
(Martha Argerich - piano 1, Nelson Freire - piano 2)
Serge rachmaninov - Suite no.2, op.17, pour deux pianos
(Martha Argerich - piano 1, Nelson Freire - piano 2)
Witold Lutoslawski - Variations sur un thème de Paganini, pour deux pianos
(Nelson Freire - piano 1, Martha Argerich - piano 2)
Franz Schubert - Rondo en la majeur, op.107, D951, pour piano à quatre mains
(Nelson Freire - partie 1, Martha Argerich - partie 2)
Maurice Ravel - La Valse, pour deux pianos
(Martha Argerich - piano 1, Nelson Freire - piano 2
| Piano | Nelson Freire |
|---|---|
| Piano | Martha Argerich |
6 décembre 2005
J.C. Spinosi, Ensemble Matheus - La Flûte Enchantée (version de concert) (Mozart)
Quand j'ai retrouvé l'ambiance de la Halle aux Grains ce soir, j'ai eu la sensation
d'être un habitué : alors que la plupart des gens cherchaient leur place, je
filais direct vers mon siège : 2ème gallerie D, premier rang. A écouter
les guichetiers, c'est une bien mauvaise place (40€ tout de même pour le concert de ce
soir, je n'ose imaginer le prix du parterre), mais j'ai découvert par hasard l'an dernier que
ce placement n'a qu'un seul inconvénient : celui d'écouter les instruments
"par derrière", ce qui peut être parfois pénalisant avec les
instruments très projectifs (tels que les instruments à corde de la famille du violon,
et, comme je m'en suis rendu compte ce soir, les voix !). Pour le reste, que des
avantages : on est placé à l'intérieur de l'hexagone central, seul endroit
de la salle qui bénéficie d'une bonne acoustique. J'en ai fait les frais plus d'une
fois, toutes les places situées à l'extérieur de cet hexagone
(c'est-à-dire l'immense majorité) souffrent d'une perception extrêmement
sèche et atténuée des sons. Je me souviens de la Camerata Berlin l'an dernier,
notamment d'un concerto pour harpe, qui était couvert par la respiration de mon voisin !
Autre avantage, et non des moindres : outre une vue imprenable sur les musiciens, on peut
observer à loisir la gestuelle du chef d'orchestre qui nous fait face (et il y avait beaucoup
à observer, en l'occurrence, j'y reviendrai tout à l'heure…)
Les Grands Interprètes nous avaient déjà proposé un dispositif semblable
l'an dernier, avec le même chef et le même orchestre (La verità in cimento, de
Vivaldi) : un opéra en version "de concert". Cela ressemble à une sorte
de lecture de l'œuvre, avec tous les musiciens et chanteurs, mais sans aucun dispositif
scénique (ni décors, ni mise en scène). Les chanteurs entrent lorsque c'est
leur tour, jouent un minimum (plus ou moins selon leurs envies de cabotinage), et ressortent sans
autre forme de procès. Afin de lier l'ensemble, un "récitant" (le
comédien Daniel Mesguich, en l'occurrence) intervient entre les morceaux. Sa voix vous est
sûrement familière ; pour moi elle est associée à un personnage
irrémédiablement antipathique, mais il est indiscutable qu'il a accompli son
rôle avec un art consommé. Dommage que l'amplification, orientée uniquement vers
le parterre, ait privé le tiers de la salle de propos intelligibles !
Intelligible, l'orchestre l'était autrement plus. Disons-le tout net : pour la
première fois de ma vie, j'ai entendu en concert une interprétation
supérieure à tous les disques que j'ai pu entendre. Jean-Christophe
Spinosi dirige en spectateur actif : l'orchestre est son ami, il le prévient de
soudaines inflexions, l'accompagne dans ses envolées lyriques, le félicite de ses
accents. On le voit heureux d'entendre ce qu'il entend ; il danse, lève les yeux au
ciel, tremble. Tout a été minutieusement préparé en amont ; au
concert son travail est terminé, il n'a plus qu'à apprécier.
Et ce soir, il avait de quoi être heureux : l'ensemble Matheus vit et aime cette musique,
et la rend avec nuances, accents, lyrisme, impétuosité. Un important travail a
été fait sur la cohésion du son, signe d'une indéniable maturité
chez les orchestres sur instruments d'époque : si l'on pouvait autrefois déplorer
chez les baroqueux un son quelque peu ingrat, assemblage au goût un peu aigre de voix
disparates, l'orchestre aujourd'hui affichait une pâte sonore plus cohérente, aux
registres mieux liés, sans perdre en rien les qualités que ces mêmes baroqueux
nous ont permis de retrouver : expressivité, individualité. Très peu de
défauts à déplorer, hormis quelques menus couacs chez les vents. Son de basson
quelque peu ingrat (mais amusant), instrument d'époque oblige. Très joli son de
Glockenspiel, tenu par une claviériste toute en flexions, à l'image du chef.
Le chœur, tenu à un rôle assez réduit (surtout les femmes, qui sont
intervenues une fois par acte !) était irréprochable. Ca ne manque jamais :
la voix humaine, surtout quand elle reste relativement naturelle comme c'est le cas dans un
chœur, et quand elle est multipliée par autant d'individus, parvient mieux que
quiconque à me hérisser le poil (de plaisir, bien sûr). J'ai même
lâché une petite larme sur le chœur final, dont seul Mozart a le secret (je
conseille d'ailleurs à ceux qui ne le connaitraient pas d'écouter également le
chœur de solistes qui achève les Noces de Figaro, du même compositeur).
En ce qui concerne les chanteurs, il me sera malheureusement bien plus difficile de me prononcer. Ma
situation à l'arrière de la scène ne m'a pas permis de les écouter
autrement que dans la réflexion du son contre les maigres parois situées face à
eux. J'ai eu la désagréable impression qu'il chantaient moyennement justes, mais cette
impression disparaissait lorsqu'ils se tournaient sur le côté ou vers l'arrière.
Peut-être peut-on reprocher au baryton-basse Luca Pisaroni (dans le toujours populaire
rôle de Papageno) de se laisser aller au charme de sa propre voix, et d'allonger
systématiquement tous ses passages "lyriques" (jeu dans lequel Spinosi n'est pas
entré du tout : aux chanteurs de suivre, pas à lui !). Pisaroni a
développé par ailleurs un personnage clownesque, non dénué d'humour.
Trois bons ténors (Stefano Ferrari, au physique peut-être un peu ingrat, dans le
rôle de Tamino, très musical, voix peut-être un peu petite pour la taille de la
salle, François Piolino, drôle de petit suisse à lunettes auquel le rôle
de Monostatos sied à merveille, et Philippe Talbot dans un court rôle d'homme d'arme).
Une belle basse (François Lis, dans le rôle d'un orateur et d'un homme d'arme),
naturelle et projetante, et une basse un peu plus coincée aux entournures (vers le bas),
celle de Manfred Hemm, dans le rôle de Sarastro. Son timbrage quelque peu excessif donnait la
vague impression qu'il était à la limite grave de sa voix (ce qui n'était pas
le cas), mais était rendu nécessaire par le manque de volume naturel. Chez les femmes,
Anna Kristiina Kaappola a fait une forte impression, dans son rôle de Reine de la Nuit (il est
vrai que les deux "numéros" principaux de l'opéra sont
réservés à la soprano "colorature") : si ses graves sont
quelques peu chargés, ses aigus étaient filés, aisés. Mieux que ce que
j'ai pu entendre en disque, de chanteuses qui avaient pourtant droit à plusieurs
prises ! Pendant le "Der Hölle Rache kocht in meinem Herzen", j'ai pu ressentir
pour la première fois le fameux effet "voix-à-briser-le-cristal". Incroyable
comme une femme aussi menue peut emplir la salle de sa voix ! Evidemment, la soprano Ingela
Bohlin, dans le rôle de Pamina, ne pouvait pas rivaliser en effets ; mais sa voix est
très jolie, sur l'ensemble de l'ambitus. Son "Ach, ich fühl's", tout comme son
duo avec Tamino, m'ont laissé tout ému. Je ne peux pas tout à fait en dire
autant de Céline Ricci, très bonne comédienne en fausse vieille à la
voix chevrotante, mais chanteuse plus quelconque en Papagena. Mais je l'ai sentie émue
lorsqu'elle a débarqué sur scène sans son accoutrement de vieillarde ; il
faut dire que tout le monde avait eu le temps de s'acclimater à la scène depuis
longtemps quand elle est entrée pour chanter pour la première fois. Peut-être
cette émotion peut-elle expliquer cette mauvaise impression. Les trois dames laissaient
également un peu à désirer ; je n'ai pas aimé l'alto Elodie
Méchain, trop floutée par un vibrato excessif. Plus globalement, leur ensemble
manquait un peu de cohérence. Les trois enfants, pour finir, étaient à la
hauteur de leur travail quelque peu ingrat, puisqu'il consistait en de courtes mais multiples
interventions. La seule chose que l'on peut leur reprocher étaient une tendance
répétée à presser le mouvement, que Spinosi essayait de corriger.
Au final, une soirée qui fera date ! Je regrette de n'avoir pu mieux écouter les
chanteurs, mais comme à mon habitude j'avais réservé ma place au dernier
moment ! Je suis heureux de constater que la France fourmille en ce moment de chefs vraiment
talentueux, et qui, pour une fois, ne fuient pas sur d'autres continents. Mais sommes-nous vraiment
conscients de la chance que nous avons ?
Signalons une dernier chose : j'avais la chance, ce soir, de connaître l'œuvre par
cœur (contrairement à souvent), et cela me conforte dans ce que je pensais
déjà : pour apprécier un concert, il faut déjà avoir entendu
ce que l'on va écouter !
| Chœur | Mélisme(s) |
|---|---|
| Direction | Jean-Christophe Spinosi |
| La Reine de la nuit (soprano) | Anna Kristiina Kaappola |
| Le récitant | Daniel Mesguich |
| Orchestre | Ensemble Matheus |
| Pamina (soprano) | Ingela Bohlin |
| Papageno (baryton-basse) | Luca Pisaroni |
| Tamino (ténor) | Stefano Ferrari |
| Et aussi | Gildas Pungier (Chef de chœur), Blandine Staskiewicz (Deuxième dame (mezzo-soprano)), Philippe Talbot (Homme d'arme / Prêtre (ténor)), François Lis (L'orateur / Homme d'arme / Prêtre (basse)), François Piolino (Monostatos (ténor)), Céline Ricci (Papagena (soprano)), Cora Burgraaf (Première dame (soprano)), Manfred Hemm (Sarastro (basse)), Elodie Méchain (Troisième dame (alto)), Sébastien Ponsford (Maîtrise des Hauts-de-Seine) (Un esprit), Bastien Jorelle (Maîtrise des Hauts-de-Seine) (Un esprit), Edouard Guillabert (Maîtrise des Hauts-de-Seine) (Un esprit) |
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