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Variations autour des cocotiers
Salade de fruits
Bourvil fait partie de notre patrimoine : la preuvre, tout le monde se souvient encore de son air niais, lançant des œillades faussement ingénues tout en chantant "salade de fruit, jolie, jolie…". Trop attachée à l'image de l'acteur ? Trop cu-cul ? Peu de gens se sont en tout cas risqués à reprendre cette chanson…
Il faut bien le reconnaître, quand je me suis mis à chercher d'autres versions de
Salade de fruits, je n'ai guère trouvé plus que ce que je connaissais
déjà… Une chanson avec un pareil potentiel, snobée par tant
d'artistes ? Sans doute parce qu'elle n'a jamais vraiment franchi les frontières, et
probablement aussi parce qu'elle est trop attachée à l'image de Bourvil pour faire
vraiment digne. Qui sait, peut-être qu'en passant sur cette page, quelqu'un aura-t-il un
déclic…
Mais trêves de râleries, passons en revue ce que nous avons…
Honneur à l'original, donc : Bourvil l'enregistraen 1959. Fidèle à lui-même,
tirant les ficelles du grand garçon naïf mais tendre, qui explique quand même que
"mais en échange tu sais ce que je veux". L'arrangement est très
soigné, et on y trouve des rythmiques certainement très "exotiques" pour les
oreilles d'alors.
La chanson fut reprise peu de temps après par Luis Mariano, qui n'en change guère
l'esprit, tout en ajoutant peu de brillantine basque, que l'on appréciera ou
pas. Deux petites variantes par rapport à l'original : la mélodie introductive,
dans la même harmonique, utilise un motif plus court et descendant (au lieu de ascendant puis
descendant), et le chanteur termine le deuxième "jolie" à l'octave
supérieure, ce qui lui permet d'exposer sa spécialité, le passage en voix de
tête à la "Mexico".
Le chanteur avait d'ailleurs enregistré un disque* avec l'énergique Annie Cordy, dans
le style "Ils s'aiment" façon Palmade-Laroque. Peut-être en a-t-elle
profité pour lui piquer l'idée de la salade de fruits, et enregistrer une version
adaptée au point de vue féminin. Rien de transcendant dans cette version à
la réalisation paresseuse.
Mais le meilleur hommage à Luis Mariano, c'est le ténor Roberto Alagna qui le rend
avec cette reprise
pêchue. Doit-on se réjouir de la décadence de la maison Deutsche Grammophon,
qui en plus de laisser filer tous les nouveaux talents du classique chez d'autres labels moins
"univers sale", commet désormais de la musique facile ? Je charrie : le
disque d'Alagna figure dans le haut du panier de la catégorie "Easy Listening",
comme le prouve cet extrait. Le ténor se laisse aller à quelques épanchements
que le chanteur basque n'aurait pas osés, mais il aurait tort de se retenir (on devrait
d'ailleurs entendre plus souvent les chanteurs lyriques dans des domaines moins
"élitistes", ici il est parfait). Excellente prise de son, on sent que l'arrangeur
s'est amusé comme un petit fou et que les percussionnistes étaient
particulièrement réveillés.
La chanson a rarement franchi les frontières, mais la chose est arrivée. On le doit
à une chanteuse japonaise très polyglotte, et même universaliste : songez
donc qu'elle a eu l'idée saugrenue d'enregistrer un disque de bossa nova, en
français ! Ce qui donne Dans mon île, génial disque en tout point
exotique, à commencer par le délicieux accent de la chanteuse. Le point culminant en
est à mon avis cette Salade de fruits, bruitée à
l'aide de jouets et accompagnée d'un chœur enfantin.
Encore plus récemment, un "journaliste" accomplissait l'improbable exploit de
rameuter dans le sud-ouest de la France toute la fine équipe de Bob Marley : The Wailers
themselves. Dans une sélection de classiques de la calypso, Karl Zéro proposa de
glisser un classique français : les Wailers se ruèrent sur la chanson quand on
leur présenta Salade de fruits. Ici avec sa femme, et entre deux pétards, on
peut écouter le couple modifier très légèrement les paroles ("Je te
ramènerai mon poisson d'argent"), accompagnés par un groupe qui n'a pas perdu la
main. A la sauce reggae, ça le fait.
Le dernier hommage connu à Bourvil date de cette année, et c'est à l'acteur
Tom Novembre, devenu l'espace d'un album l'alter ego de son frère Charlélie
Couture… Malheureusement sa reprise de la chanson qui nous occupe
dépasse à peine le niveau d'Annie Cordy.
* "Visa pour l'amour"